Par Jérôme Enez-Vriad - Berlin

Dans mon livre, « Le dernier des Incrédule » – qui n’est plus en ligne puisqu’un contrat éditeur a été signé ces dernières semaines – un chapitre a suscité de nombreux commentaires. Il s’agit du passage ou le protagoniste rencontre Christiane F. La question récurrente des lecteurs est de savoir si oui ou non j’ai pris un verre avec cette femme d’aujourd’hui presque 50 ans. Délire d’auteur ou réelle rencontre ? Je vous laisse juge car l’essentiel est ailleurs. Le titre du chapitre est « La fille aux yeux clairs. »
« C’est charmant de vouloir me rencontrer mais je me fais une idée plus intellectuelle des français, davantage dans le besoin de converser avec un grand auteur qu’une femme comme moi. Vous savez, on ne m’arrête pas dans la rue pour me demander d’autographe. Si vous préférez, nous pouvons nous installer dans l’autre salle, aucun problème, j’irai fumer dehors. Vous avez un très beau sourire. Jovan m’avait décrit votre allure mais je n’arrivais pas à vous imaginer. Tout y est pourtant : pas très grand, mince, les dents blanches, le teint clair, tout sauf les lunettes noires, c’est vrai qu’aujourd’hui le temps ne s’y prête guère mais vous êtes exactement comme je ne vous imaginais pas : charmant, doux, courtois, les mains parfaitement entretenues, vous avez des mains de pianiste, les femmes aiment s’y perdre.
« Les gens pensent que je suis riche. Bien sûr, je touche des droits mais d’autres se partage la grosse part du gâteau. Pour autant, cela me suffit. Combien d’écrivains, enfin si l’on veut car mon manuscrit était une bande magnétique, mais combien d’auteurs peuvent se flatter de vivre trente ans sur les droits d’un seul livre ? Saviez-vous qu’il était au programme scolaire en RFA dans les années 80 ? Traduit dans une quinzaine de langues et vendu à plusieurs millions d’exemplaires, je ne sais pas combien exactement et ça m’est égal puisque je n’en tire aucune fierté. Je pense d’ailleurs qu’il est la source des emmerdes qui ont suivi. Dans mon histoire tout est vrai mais rien n’est vraiment exact. Un peu comme ce rendez-vous. (Rires) Lors des entretiens avec les journalistes, je ne savais pas qu’ils en feraient un livre et moins encore suivi du film. Il s’agissait de conversations hebdomadaires très informelles, une thérapie en quelque sorte mais sans suivi médical. Oui, c’était un peu ça. Vous connaissez le texte d’Udo Lindenberg, « Horizon » ? Le mien semblait dégagé pour la première fois. Comme dans la chanson tout devenait possible. J’avais quinze ou seize ans, on me demandait de rembobiner le temps vieux d’une dizaine d’années, autant dire la préhistoire pour une gamine, et ça les passionnait. Les journalistes en ont fait une gentille romance façon Bravo Girl* sans prendre de recul. Relisez le livre et vous verrez, le sujet n’est pas la drogue mais l’amour autour de la drogue – ou l’inverse. Si l’on ajoute David Bowie face à cette gamine les yeux perdus dans ceux de son idole, évidemment ça fait rêver. Personne n’imagine une seconde que rien ne s’est vraiment passé comme ça. J’aimais Detlev comme l’on aime à cet âge. Point barre.
« C’est vrai, certains n’auraient jamais essayé l’héroïne grâce au livre qui les en aurait dissuadés, on me l’a écrit, mais cette fichue histoire ne m’a pas laissé grandir et l’on voudrait qu’elle soit encore mienne à trente années de distance. Ce n’était pourtant qu’un simple témoignage absolument pas représentatif de la jeunesse de l’époque. Les médias se sont appliqués à le faire croire mais c’est faux. Dans les moments difficiles, je pense m’être retranchée derrière l’image que l’on avait de moi. Les gens préfèrent savoir que j’ai rechuté plutôt que m’en être définitivement sortie. Non par méchanceté, ce serait trop simple, c’est une manière de me garder pour eux, intacte dans leur bibliothèque. Christiane F., l’héroïnomane qui avait leur âge à l’époque où ils rêvaient d’en faire autant leur appartient encore. C’est comme ça que l’on m’aime, pas comme la femme que je suis devenue. Le plus douloureux est de voir comment certains lieux du livre ont été institutionnalisés. Pas plus tard qu’hier, on m’a raconté qu’une classe de lycéens visitait la gare du Zoo en citant mon nom. Le livre est à Berlin ce qu’Emmanuelle est à la Thaïlande, l’un et l’autre y ont officialisé une prostitution internationale. J’ai honte d’avoir indirectement cautionné ça.
« Si c’était à refaire ? C’est une étrange question, j’ai tellement du mal à continuer. Déjà, je ne ferai pas le livre. Il est responsable de tant de jalousies. Souvenez-vous, l’histoire se termine au fond d’une carrière, moi et mes amis voulons en dynamiter l’unique accès pour ne plus remonter. Aujourd’hui, seul compte mon fils. Je redescendrai peut-être dans cette carrière lorsqu’il aura pris son envol. Le reste m’est égal. (La voix devient grave) En fait, je voulais voir à quoi ressemble un mec qui laisse son enfant vivre avec sa mère, fut-elle toxicomane. Notre rencontre est une pure invention de romancier, elle n’existe pas, cela vous laisse libre d’en faire usage à souhait, alors ce serait formidable si vous la dédicaciez aux mères toxicomanes. Rassurez-vous, je ne vous ferai pas de procès car votre livre aura moins de succès que le mien. »
Nous rions. La nuit est là depuis un moment. Christiane écrase son énième mégot après avoir fumé un demi paquet de Pall Mall rouge. Le temps est venu de nous séparer face à l’évidence d’une rencontre pour de mauvaises raisons. Moi, avec le naïf espoir de retrouver un peu celle qu’elle n’a sans doute jamais vraiment été. Elle, satisfaite d’avoir mis un visage sur l’idée qu’elle se fait d’un type bien. Et pourtant. A y regarder de près, ce ne fut ni un choix et moins encore par noblesse d’âme si j’ai laissé YannAxel avec sa mère, bien au contraire, ce que certains prennent pour de la magnanimité était en fait pur égoïsme. Christiane enfile son manteau élimé aux manches. Elle me tend la main ou moment où je lui offre une joue. Nous nous embrassons chacun la paume dans celle de l’autre. Mes remords plongent au fond de ses yeux Baccara illuminés du simple bonheur d’être mère, faisant de ce regard là le plus beau après celui de la mienne et le moins triste avant le mien.
* Bravo Girl, hebdomadaire allemand pour jeunes adolescentes type
OK Magazine.